La chaudière des écrivains.

Un deuxième roman ?

Il y a quelques années, j’ai visité Pompéi, Naples… escaladé le Vésuve. Alors que le groupe de touristes se promenait sur le cratère, le guide nous a raconté que la dernière éruption de ce volcan avait eu lieu le jour-même du débarquement américain en août 1944 (voir leur départ d’Afrique du Nord dans l’Enfant de Mers el-Kébir). Sur les documents d’époque, on voit les Napolitains affolés courir dans tous les sens, leurs « Visiteuses » dans les bras, alors que les bateaux alliés pénètrent dans la baie de Naples. On peut toujours admirer la longue coulée de lave qui a littéralement coupé en deux la petite ville de Torre Del Greco, sur les flancs du monstre. Depuis lors, le volcan émet quelques fumerolles et gargouillis, seuls signes apparents de l’intense activité de la chaudière, quelques centaines de mètres au-dessous. Le guide nous a dit que lors de la dernière éruption, de nombreux éboulis avaient dégringolé dans la cheminée, obstruant l’évacuation progressive des fumées, et autres matériaux par le cratère, gênant sa naturelle respiration et le mettant sous pression. Selon le guide, il est plausible que la prochaine éruption sera dévastatrice.

Pourquoi ce détour par les pentes du Vésuve ? Depuis que mon livre a été publié, je rencontre souvent dans les manifestations livresques des personnes qui aiment écrire, qui promènent sous le bras, dans leur cœur, un manuscrit. Comme si en chacun d’entre nous bouillonnait une marmite pleine de mots et d’émotions : où se côtoient les verbes, les couleurs, les noms, les odeurs, les adjectifs, l’amour, les points d’exclamation, la destinée, les participes passés, la Nature, les gérondifs, l’aventure, les pronoms relatifs, l’art, les saveurs, la passion, les images, le présent, la solitude, le futur et les points de suspension. Je crois qu’un jour, à la faveur d’un glissement de terrain dans nos couches profondes, cette matière incandescente parvient à se frayer un chemin jusqu’à la surface, et les éléments se combinent pour former des phrases, se mettent en ordre de bataille pour composer des paragraphes, des textes… s’imbriquent les uns dans les autres pour donner des romans, des nouvelles, des poèmes….

J’aimerais répondre à mes lecteurs, qui se sont intéressés à mon roman, à mon parcours, et qui  me demandent  : « c’est super d’avoir écrit ton premier roman. Et maintenant tu fais quoi ? Quoi, il t’a fallu six ans pour ce premier ? Et le deuxième, cela va te prendre combien de temps?».

Cet adjectif ordinal « premier » semble en effet sous-entendre que le premier jet de flamme sera suivi de nouvelles et régulières éruptions. Nous attendons la prochaine réplique ? J’adresse une pensée admirative à tous les auteurs qui sentent s’écouler d’eux-mêmes à flot constant la matière première et donnent naissance au deuxième, puis, avec une régularité d’horloge, au troisième, dixième… l’éruption originelle a été assez puissante pour que la brèche, une fois ouverte, ne se referme pas. Pour d’autres auteurs, il faudra attendre que des tonnes d’éboulis retombées dans les cheminées remettent la pression créatrice.

Le deuxième roman couve en moi, les idées et des mots sont là, j’ai très envie de prolonger la magie de la rencontre avec des lecteurs. Mais combien de temps cela prendra-t-il avant que l’on trouve la chose exposée sur un rayon de librairie ? Moins de six ans, ou plus ? Toutes les considérations liées au temps, celui qui est passé, celui que nous vivons, et celui qui viendra, celui qu’il faudra, le temps qu’on a, celui qu’on a perdu, celui qui nous reste, me gênent toujours un peu aux entournures. Seul compte le résultat, un beau texte final, bien lustré et poli comme un galet mille fois roulé par les vagues. Cela prend du temps, forcément. Combien de temps ?

Un certain temps.

 

Sophie,

le 11 novembre 2015

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