Une bouteille sort de la mer

 

 

Les marins des bateaux stationnés dans le port de guerre de Mers el-Kébir ont l’habitude de balancer sans façons leurs bouteilles de vin vides par dessus bord. Michel et ses inséparables copains Samir et Norbert, à bord du youyou de papa, scrutent les flots de la grande baie, les yeux plissés. Dès qu’ils repèrent le reflet scintillant d’une bouteille à la mer, il souquent ferme dans sa direction pour s’en emparer avant qu’elle ne se remplisse d’eau et coule à pic. Ces bouteilles sont d’assez bonnes prises, parfois meilleures que les poissons, car l’épicière du village reprend les consignes et dépose dans leurs petites mains un franc par bouteille. Michel se sent tout fier d’apporter ainsi à sa Moman sa contribution à l’entretien de la famille. Les temps sont si durs à la maison, depuis que Joanno est parti se battre en France.

Quelle n’a pas été pas mon émotion, lorsqu’un de mes amis habitant Mers el-Kébir m’a informée que des pêcheurs venaient de sortir de l’eau deux bouteilles de vin, aux alentours de la grande jetée du port de Mers el-Kébir (base de stationnement des bateaux). Il m’en a offert une, merci Kader.

 

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En arrière-plan, les pages ouvertes du livre de Monsieur Janvier Ferrara, dernier maire français de Mers el-Kébir « Le Grand Port, un haut lieu prédestiné » coll.  Images. 

Difficile d’après son aspect, de lui donner un âge. La forme du goulot et l’état d’érosion du verre laissent imaginer qu’elle est assez ancienne.

Cette bouteille, une fois sortie de l’eau, a vu du pays. Elle a effectué en avion le trajet Oran Marseille. Puis elle a été embarquée dans un TGV pour Paris, où elle m’a été remise dans un appartement du quinzième (hello Francis et Josette). Elle a passé quelques nuits dans un petit hôtel du quartier latin puis a repris le TGV pour Genève. La voici chez moi, et après une telle aventure, on ne lui infligera pas l’humiliation de la soumettre à la datation au carbone 14.

Ce que j’aime toujours faire, moi, c’est la plus belle place au rêve. Elle a été repêchée du côté de la grande jetée, donc forcément balancée à la mer par l’un des marins des bateaux français stationnés à Mers el-Kébir après l’armistice. Pour ma part, je ne doute pas que cette bouteille, sur son tapis de sable ramassé sur une plage de la baie d’Oran, soit exactement celle qui a échappé aux petites mains de Michel et Norbert ce jour-là, alors qu’ils ramaient de toutes leurs forces vers le rivage, terrorisés par le déluge d’obus qui frappait les flots.

L’Enfant de Mers el-Kébir est une fiction largement illustrée par des souvenirs et des anecdotes de Kébiriens témoins de cette époque. Leur réalité, simple et dure à la fois, si haute en couleurs, a inspiré mon imagination.

Et la réalité trouve le moyen de rejoindre l’Enfant, plus de 76 ans plus tard, dans mon home genevois.

Sophie,

le 3 mars 2016

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