Canard sans frontières

Française d’origine, Suissesse par choix, ma double sensibilité patriotique est parfois désagréablement chatouillée. Des réalités historiques, régionales, économiques, poussent les peuples voisins, Français de Haute-Savoie et de l’Ain et Suisses romands et à se fréquenter assidûment. Dieu merci, les relations se vivent la plupart du temps dans la plus grande civilité, mais des bruits discordants résonnent parfois dans mes oreilles franco-suisses.

Exemples :

Côté genevois : “les Français viennent manger le pain des Suisses et leur piquer leurs boulots ; c’est leur faute si on a du chômage maintenant, avant l’invasion des Frouzes, on n’avait aucun chômeur. Quelqu’un se comporte très mal au volant ? Regardez la plaque d’immatriculation ! C’est un Frontalier. Ah, ces Français et leur grande gueule.“

Tendons maintenant l’oreille en France voisine :

« Les Suisses achètent nos maisons avec leurs francs suisses, et nous devons nous éloigner d’au moins cinquante kilomètres pour trouver une maison à notre budget. Plus personne ne peut vivre près de Genève tant la proximité des Suisses fait monter les prix. On ne voit que des bagnoles suisses sur les parkings des supermarchés français, ils ne se gênent pas pour profiter du système (salaires élevés / caddies à bas prix), et en plus, ils payent au rabais la main d’œuvre étrangère…

Quelques trouées d’optimisme dans ce front nuageux.

Des voix genevoises :

« Lorsque j’ai été hospitalisée, j’ai été soignée par une très gentille infirmière… pourtant, une Frontalière ! »

Des constatations françaises :

« Mon patron est vraiment un type bien… pourtant c'est un Suisse ! »

etc, etc… j’arrête ici la liste des clichés qui m’éblouissent de part et d’autre de cette mer intérieure, que nous partageons.

Lorsque je suis de bonne humeur, ça me fait marrer. D’autres fois, cela m’agace franchement. Lorsque je séjourne en France, je me sens plus Suissesse que Heidi et je combats les clichés bec et ongles, et en Suisse, les critiques envers ma patrie d’origine me font grincer les dents -même si elles sont justifiées.

Abaissons notre regard sur ce canard, qui barbote sur notre Léman bi-national, entre Evian et Lausanne, sans état d’âme (ni permis frontalier) et agite ses pieds palmés sur le flot de lieux communs.

Mon vieux, fais attention de ne pas heurter un des bateaux des flottilles françaises ou suisses qui sillonnent le lac, et surtout, gare à tes plumes si tu ne veux pas finir sur une table franco-helvétique, nappé de sauce à l’orange.

Sophie Colliex


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