Une bouteille à la mer



Photos à gauche : Kader Ouarad, de Mers el-Kébir, à droite Sophie Colliex


Michel, et ses copains Samir et Norbert, aimaient bien naviguer dans la grande baie, sur le youyou de papa et s'approcher des gros bateaux stationnés à la grande jetée. Les marins aimaient bien boire, et jeter les bouteilles vides par dessus bord. Les jeunes pêcheurs se précipitaient pour les récupérer, car une fois remplies d’eau elles couleraient à pic au fond de la rade. Ces bouteilles étaient d’assez bonnes prises car la Djeromina, l’épicière du village, récupérait les consignes des bouteilles et déposait un franc dans leurs petites mains. Michel se sentait fier de faire plaisir à Moman, et de contribuer lui aussi à l’entretien de la famille.

Quelle ne fut pas mon émotion, lorsque mon ami Kader, habitant Mers el-Kébir, m’a informée que des pêcheurs venaient de sortir de l’eau deux bouteilles de vin, aux alentours de la grande jetée du port (base de stationnement des bateaux). De passage en France, il m’en a offert une, que voici.

Difficile d’après son aspect, de lui donner un âge. La forme du goulot et l’état d’érosion du verre laissent imaginer qu’elle est assez ancienne. On ne lui infligera pas l’humiliation de la soumettre à la datation au carbone 14. Elle a été repêchée du côté de la grande jetée, donc, balancée à la mer par l’un des marins des gros bateaux français stationnés à Mers el-Kébir après l’armistice. Laissons la réalité rejoindre mon roman. Cette bouteille, allongée sur un tapis de sable d’une des plages de la baie d’Oran, est forcément celle qui a échappé aux petites mains avides de Michel et Norbert, alors qu’ils ramaient de toutes leurs forces vers le rivage, terrorisés par le déluge d’obus qui frappait les flots, en cette terrible journée de l’attaque de la Navy.

L’Enfant de Mers el-Kébir est une fiction

largement illustrée par des souvenirs et des anecdotes de Kébiriens d'ici, et de là-bas, témoins ou conteurs de cette époque.

La réalité a inspiré ma fiction…

et elle a trouvé le moyen de rejoindre l’Enfant, 80 ans plus tard, dans mon jardin genevois.



Photo Sophie Colliex



Photo Kader Ouarad

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