Bouteille à la mer

Michel, et ses copains Samir et Norbert, aimaient bien naviguer dans la grande baie sur le youyou de papa. Ils tentaient de repérer les bouteilles de vin jetées à la mer par les marins des gros bateaux. Les jeunes pêcheurs disposaient d’assez peu de temps pour les récupérer, sachant qu’une fois remplies d’eau elles couleraient à pic au fond de la rade. Ces bouteilles étaient d’assez bonnes prises car la Djeromina, l’épicière du village, récupérait les consignes et déposait dans leurs petites mains un franc pour chaque bouteille. Michel se sentait tout fier d’apporter ainsi à sa Moman sa contribution à l’entretien de la famille.

Quelle ne fut pas mon émotion, lorsqu’un de mes amis habitant Mers el-Kébir m’a informée que des pêcheurs venaient de sortir de l’eau deux bouteilles de vin, aux alentours de la grande jetée du port de Mers el-Kébir (base de stationnement des bateaux). De passage en France, il m’en a offert une, que voici.

Difficile d’après son aspect, de lui donner un âge. La forme du goulot et l’état d’érosion du verre laissent imaginer qu’elle est assez ancienne, mais on ne sait pas. Tant pis, on ne lui infligera pas l’humiliation de la soumettre à la datation au carbone 14. Ce qui compte, c’est qu’elle a été repêchée du côté de la grande jetée, donc, balancée à la mer par l’un des marins des gros bateaux français stationnés à Mers el-Kébir après l’armistice.

Faisons la plus belle place au rêve. Cette bouteille, allongée sur un tapis de sable d’une des plages de la baie d’Oran, est forcément celle qui a échappé aux petites mains avides de Michel et Norbert, alors qu’ils ramaient de toutes leurs forces vers le rivage, terrorisés par le déluge d’obus qui frappait les flots, en cette terrible journée de l’attaque de la Navy.

L’Enfant de Mers el-Kébir est une fiction largement illustrée par des souvenirs et des anecdotes de Kébiriens témoins de cette époque.

La réalité a inspiré ma fiction…

et elle a trouvé le moyen de rejoindre l’Enfant, presque 80 ans plus tard, dans mon jardin genevois.

Photo Sophie Colliex