NOYÉ DE BLEU SOUS LE CIEL GREC


Photo Sophie Colliex


Vers Le Pirée.


Noyés de bleu sous le ciel grec, un bateau, deux bateaux, trois bateaux s’en vont chantant…un oiseau, deux oiseaux, trois oiseaux font du beau temps, un enfant, deux enfants, trois enfants, dansent gaiement… des thèmes chers à mon coeur et à ma plume : la mer Méditerranée, les bateaux, les marins et les enfants noyés de bleu.    


Hier justement, tandis que mon bateau glissait sur la mer à destination du port d’Athènes, la mélodie  « Les enfants du Pirée » tournait dans ma tête et j’ai remarqué un homme allongé à même le sol dans un recoin du pont arrière. Son visage était couvert d’une parka, sans doute pour se protéger du soleil qui tapait déjà fort à onze heures du matin. Il était si immobile que j’ai eu peur un instant qu’il soit mort. Il a bougé un peu ses doigts, comme pour dire okay, te bile pas, ça va. Une main lisse et imberbe, un très jeune homme. Il dormait d’un sommeil de plomb, indifférent au va-et-vient des autres passagers, au brouhaha des conversations, aux raclements des chaises traînées sur le pont, aux cris des enfants, aux appels des parents, au vacarme des moteurs, aux rafales de vent.


Le sommeil d’un enfant. Ou d’une personne épuisée. Facile de voir que son voyage ne ressemblait pas au nôtre. Ses vêtements sales, ses pieds nus, évoquaient une traversée commencée avant la nôtre et sans point commun avec « la Croisière s’amuse ». Seul ! Ce jeune gars avait quitté son pays et atteint les îles grecques. Tout seul ? Et ses parents ? L’avaient-ils poussé à partir ? Aucun parent ne hisserait son enfant dans un bateau s’il n’était pas absolument certain de le guider ainsi vers une vie meilleure. Quelle monde de fou poussait un adolescent à affronter la mer en solitaire ? Comment avait-il pu grimper sur ce ferry, passer les contrôles de billets, sécurité, etc… ? 


Il dormait sans se douter qu’un jour pas tellement lointain, une prof -peut-être celle qui était en ce moment même en train de l’observer…?- l’accueillerait dans un cours de français et tenterait de sensibiliser son âme au charme subtil de l’alternance de l’imparfait et du passé composé… Cette idée m’a fait un peu sourire. S’il avait la moindre soupçon du casse-tête de la concordance des temps en français, ne rebrousserait-il pas chemin ? 


Quoi qu’il en soit, il l’avait fait. Il dormait en sécurité sous le ciel grec, que les mouettes griffaient à coup de bec, à bord d’un bateau qui atteindrait ce port du bout du monde, -que le soleil inonde de ses reflets dorés. L’Europe à quelques encâblures. Le Pirée. Rien, ni personne, n’empêchera le gamin de sauter sur le quai.


Aujourd’hui le courage est de son côté, mais quelquefois, le courage ça ne suffit pas, il faut de la chance pour un marin -deux marins, cent marins- aventureux.


J’espère qu’elle sera au rendez-vous pour cet enfant, au Pirée… et ailleurs.  


Sophiele 24 juillet 2016.