Le francophone au temps de la pandémie.


S’il y a une chose qui m’agace, c’est cette manie de pêcher des mots anglais alors que notre langue, construite sur une syntaxe solide, et éprouvée, est richement équipée du vocabulaire idoine.

Au début de l'épidémie, ce mot « cluster » m’a dérangée et surprise. Sec et bref, il explosait comme une grenade dans les JT, s’étalait dans toutes les feuilles de chou de Suisse, France et Navarre. Je l'entendais pour la première fois, et je n'étais pas la seule. Ciel ! Quelle affreuse chose, pourvu d'un si terrible nom, s'abattait sur la pauvre humanité, dans l'attelage de ce virus aux allures d'oursin mal épilé ? Quel était ce danger terrifiant et inédit, qu'aucun mot de notre lexique ne savait coiffer correctement, puisqu'il avait fallu chercher un mot outre-atlantique ?


Après quelques recherches, je lis que "Cluster" signifie grappe, et par extension : regroupement, réunion. "Cluster" convient aux régimes (de bananes), aux essaims (de guêpes), aux touffes (de poils), aux amas (de cailloux) divers et variés. Le virus ne s'en prenant (pour le moment) qu'à nos petites alvéoles, et épargnant nos cellules grises (ceci est une affaire à suivre), on avait quand même saisi l'idée générale.


Dès lors, pourquoi ne pas jouer avec notre voc, à nous. Un pays si fier de sa tradition vinicole pourrait utiliser le mot grappe : on signale des grappes de malades dans tel département. Ou alors : de grandes touffes de cas positifs dans telle grande ville. Essaims d'urgences sur les marches de l'hôpital. Amas de confinés dans les maisons de retraites...


Le virus s'en fout. Un virus, ça n'a pas d'imagination. Mais nous, on peut continuer à faire fonctionner la nôtre et nous méfier de ces mots surprise, mots valise, mots traîtrise. On sait qu'il ne faut pas parler à des inconnus. Evitons de parler avec des mots inconnus, méfions-nous de ces mots jaillis de nulle part, comme des diables de leur boîte, substantifs aux allures de film catastrophe n'ayant d'autre but que de nous sidérer. Je suis étonnée que personne n'ait inventé encore le terme de Block-Cluster. Tiens, ben je l'invente.


Sophie Colliex

BlockCluster chapitre 1




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